L’amour Heureux
On a beaucoup écrit sur l’amour, philosophes, romanciers, essayistes. On a analysé, commenté l’amour oblatif, celui qui se donne à l’autre, l’amour captatif, qui est la possession morbide de l’autre, l’amour passionnel qui est un emportement émotionnel. Je rappelle que l’émotion, étymologiquement, est une brusque sortie de route ; on déraille, dans le sens propre du terme. Du coup, quand on revient sur les rails, on a le temps de compter les plaies.
On peut rajouter à cela l’amour courtois, bien dépassé aujourd’hui, qui consistait à faire la cour à une femme au travers de poésies, avec courtoisie et distance, mutatis mutandis en fonction des interprétations que l’on peut en faire.
Vous imaginez aujourd’hui un homme déclamer des poésies… Mais parfois, peut-être, un aphorisme pour une écoute sincère… mais attention, là il faut être droit sur le fil de l’équilibre, avec mesure et finesse car sinon on peut se moquer de vous et pouffer… à vous de voir, mais soyez prudent.
N’oublions pas l’amour fusionnel. Si l’amour consiste à faire un seul avec deux, il faut prendre garde que l’un ne soit pas phagocyter par l’autre. Attention à bien rester deux.
Comme le chante Aragon, il n’y a pas d’amour heureux, et c’est un grand classique. Mais essayons de sortir des classiques et osons dire qu’il existe bien des amours heureuses, bien sûr traversées çà et là par des bobos mais bref, il en existe. Après on verra quel est le véritable amour pourri.
Roméo et Juliette, est-ce le cas d’un amour malheureux ? Ben non. D’accord vous me direz qu’ils meurent à la fin. Certes, mais le problème n’est pas là. L’amour lui-même était heureux car les deux s’aimaient avec la même intensité. Peu importe le reste. Ce qui compte, c’est la réciprocité. Cela dit, si Roméo avait été un peu moins « con », il aurait attendu un tantinet quand même avant d’avaler son poison.
Cyrano et Roxane, bon, ça finit par la mort du premier, d’accord, mais Roxane ignorait l’amour qu’il lui portait. Si elle avait su… C’est bien ses vers qu’elle aimait. Et lui aussi il aurait pu lui dire, elle s’en foutait de son nez.
Constance, autrement dit Lady Chatterley, et Mellors, s’aiment, c’est réciproque, tout va bien. C’était assez sympa entre eux dans les bois…
Jane et Rochester dans le roman Jane Eyre, traversent des catastrophes, mais l’amour est bien réciproque.
Même chose dans Love story, si Jennifer meure, leur amour reste partagé, donc pas de problème ici concernant l’amour stricto sensu.
Dans Titanic, Jack meurt et Rose le pleure. Mais leur amour est partagé. L’amour en son essence n’est pas malheureux. Ce sont les circonstances qui y mettent un terme. Bon, Jack aurait quand même pu s’accrocher un peu, non ? Ça ne fait pas un peu looser de lâcher si vite ?
On peut voir, ainsi, que l’amour qui est réciproque, avec une intensité double, est heureux, quels que soient les drames.
Alors quel est le véritable amour malheureux, catastrophique et pour ainsi dire pourri ?
L’amour pourri
Et bien c’est l’amour tout seul, qui revêt au moins trois formes :
- Un seul aime et l’autre non : bon là, rien à dire, c’est basique et banal. Très mauvais pour celui qui aime. Il n’y a rien à faire car l’autre a déjà fui. On peut juste, quand même, lui faire comprendre ce qu’est l’illusion du « peut-être un jour… »
- Un seul aime et l’autre se laisse aimer : là c’est classique aussi. La personne aimée ne fuit pas. Elle reste, elle se fait dorloter, complimenter. On lui fait l’amour mais pas elle. On lui dit qu’on l’aime mais pas elle, on l’aura compris. C’est un peu triste mais c’est banal. Certaines et certains préfèrent être auprès de l’être aimé, ça leur suffit. Ça les berce, les rassure… elles se contentent… et pourquoi pas, d’ailleurs, hein, bon…
- Les deux commencent, et l’un dit « la connerie » : ici les deux se plaisent, ils commencent à s’apprécier, ils balbutient, ils arrivent au bord des sentiments, mais voilà, un seul y entre et commet l’erreur monumentale et ignorante de dire à l’autre : « Je t’aime », comme s’il n’avait pas lu Pascal, Proust, Schopenhauer et Stendhal. (Bon c’est vrai que la personne ne savait pas à qui elle avait affaire, il faut être indulgent).
Là, il faut relever deux sortes de personnes, au moins :
- Celle qui est destinataire de la déclaration, eu égard à cette « bourde », commence à s’éloigner et file. Eh oui, ce n’est plus drôle, maintenant qu’elle est sûre du sentiment de l’autre… ça l’ennuie. Le tout seul qui aime, quant à lui, est bien dans l’amour tout seul qui est pourri. D’autant plus qu’il s’était livré, abandonné, ouvert et là il est tout nu au milieu d’une mer de glace le naïf. Ça lui apprendra à ne pas retenir les leçons des philosophes. Bon oui, on sait bien aussi que raisonner dans ces cas-là c’est bon pour une philosophie de berceau, OK.
- Puis la personne qui ne s’ennuie pas mais qui a peur. L’instabilité qui vient du manque de confiance en soi, la crainte de ne pas maîtriser ce qui se passe alors là, submergée par l’idée d’échouer, elle file. L’autre lui dit qu’il l’aime et il va falloir être « à la hauteur » et ça la bouleverse. Le corps, l’intelligence, la personne dans sa globalité est là, il faut être présent alors l’autre se défile. Elle ne supporte pas la remise en question de soi par crainte de l’échec.
Certaines personnes ont de grandes difficultés à aimer, alors elles en restent au désir d’amour. Dès qu’il est là, elles fuient. Aimer, c’est aussi un défi. Quand on se sent en bas, on ne relève rien. On attend juste un truc qui passe à sa hauteur. Mais on ne peut pas blâmer ces personnes car il y a de la souffrance derrière. Juste dire, peut-être, que le seul destin qui existe est toujours derrière nous… alors on peut remonter. La vue est plus belle de là-haut.
Ouf, attention quand même, tout le monde n’est pas comme ça. Restons optimiste. Le problème c’est d’avoir la lucidité de les repérer, mais comme l’amour rend aveugle… je dirais plutôt… idiot, du grec idiotés, qui signifie particulier, à savoir, ici, qu’on ne peut plus sortir de la relation pour appréhender une réflexion qui patiente à l’extérieur… là… juste là mais la bulle est solide.
Pour moi, le plus pourri c’est le troisième. Quand on s’abandonne à l’autre en pensant que c’est réciproque, et qu’on ne reçoit qu’une brutale absence… ça calme.
Et le plus pénible c’est la personne qui a peur, contrairement à ce qu’on pourrait penser. Bien sûr, parce que là, on peut garder encore plus l’illusion de la persuader. Du coup, ça traîne, ça creuse…
Et la conclusion de tout ça ?
Ça va paraître contradictoire, mais on s’en fout. Si vous avez vraiment, profondément, existentiellement envie de dire à l’autre que vous l’aimez, quand même et malgré tout ce qui précède : dites-le. Tant pis, non pas pour vous, en fait, mais pour la personne qui ne pourra recevoir un je-t’aime qui, de toute façon, demeure fragile, mais d’une grande force à la fois.
Car bien sûr, il y a des personnes qui se fichent de l’ennui, qui se moquent de savoir qui domine, qui n’ont cure des petits jeux « celui qui dit je t’aime en premier a perdu et bla bla. » Il y a des personnes qui rompent avec leur passé, avec les troubles, avec les affres de leur ego juste pour recommencer, commencer, partir avec l’autre… être avec. Ça c’est une naissance. Une vraie. Le reste n’est qu’un perpétuel accouchement dans la douleur. Deux souffles, deux regards qui se rencontrent, là, à un centimètre… il n’y a rien d’équivalent.
Ne cherchons pas des explications, des raisons ou des colonnes qui pèsent… sentons. On verra après pour le reste.
Et puis l’autre, source de tourments, peut aussi rester, malgré la solitude infligée à celui ou celle qui est abandonné, une magnifique personne. Il faut faire la part des choses.
Et enfin. Certaines et certains attendent toute leur vie de sentir ce genre de sentiment. Alors quand on l’a, peu importe… on l’a, ou on l’a eu.
En vous le souhaitant…



Laisser un commentaire